dimanche 23 octobre 2016

Paroles de policiers lyonnais : "On arrive au point de rupture"

Stéphane* n'a pas manifesté jeudi, et ne compte pas y aller. "Car c'est illégal, quand on est en service, et si la demande d'autorisation n'a pas été déposée. Mais si quelque chose d'officiel est organisé, pourquoi pas." Pour ce policier lyonnais expérimenté, le danger des semaines à venir dans les rangs de la police ne réside pas dans une dérive des manifestations, mais dans la perte de motivation pour exercer ce travail, si le gouvernement n'apporte pas les réponses attendues.

 

Est-ce la proximité de la campagne électorale pour la présidentielle qui pousse les policiers à se faire entendre?

Non, je ne crois pas, à moins que certains rassemblements aient été pilotés par des gens proches du Front national comme cela a été avancé... Mais je n'ai aucune confirmation de ces allégations. Si clientélisme il y a, il ne se passe pas dans la rue. Les syndicats de policiers mènent un travail de fond avec le ministère sur la question des moyens et des carrières. Ce qui a notamment conduit à un protocole signé cette année sur la revalorisation des primes et des salaires. Les manifestations récentes des fonctionnaires de police n'ont pas de lien avec la campagne, elles démontrent un malaise plus profond et ont été suscitées par des faits précis.


Quel en a été le déclencheur?


Les mots de Bernard Cazeneuve et Manuel Valls suite à l'attaque des policiers à Viry-Châtillon. On ne peut pas qualifier de "sauvageons" des gens qui, d'un point de vue pénal, peuvent être poursuivis pour tentative de meurtre voire tentative d'assassinat [l'assassinat est un homicide avec préméditation, NDLR]. C'est un crime. Et quand le Premier ministre promet des pare-brise antiprojections et des tenues ignifugées, les policier tombent des nues et se disent : "Alors, c'est bon, on peut nous jeter des cocktails molotov? Mais on nous prend pour quoi?" C'est la goutte d'eau qui fait déborder un vase déjà bien plein, après les affrontements lors des manifestations du printemps ou les attentats au couteau.


Les manifestants portent des revendications très diverses. Que demandent-ils vraiment?


Autrefois, il y a déjà eu des manifestations, très encadrées par les syndicats et autorisées par les préfectures. Là, le mouvement est spontané. Donc tout s'y déverse. Le manque de moyens et d'effectifs, les problèmes d'évolution de carrière, les heures supplémentaires liées à l'état d'urgence ou à l'organisation de l'Euro qu'on ne peut pas récupérer... Tous les problèmes sont mis sur le tapis.


De quels moyens manquez-vous?


La police est comme une corde dont on enlève des brins année après année, et on se rassure en voyant qu'elle tient encore. Sauf qu'aujourd'hui, on arrive au point de rupture. Actuellement, dans certaines villes de la banlieue lyonnaise, il n'est pas rare qu'on tourne de nuit avec seulement deux policiers par équipage au lieu de trois, qu'un seul véhicule de police secours soit disponible, et qu'il n'y ait qu'un gardien de la paix avec un adjoint de sécurité au poste pour surveiller les gardés à vue. Les missions sont priorisées et il est courant qu'un citoyen victime attende plus d'une heure que la police arrive.


Mais le gouvernement a relancé les embauches.


Oui, mais seulement en raison des attentats terroristes ! Et cela prend du temps pour qu'on le perçoive sur le terrain. Il paraît que sur le dernier mouvement de mutations à Lyon, on a enregistré 100 arrivées. Mais aussi 200 départs. Actuellement, des concertations sont en cours pour revoir les horaires de travail, afin de tirer encore plus sur la corde pour pallier le manque d'effectifs.


Et côté matériel, que vous manque-t-il ?


Un peu de tout... Des véhicules bien sûr. Mais aussi des imprimantes. Et à Lyon, il n'y a même pas de siège auto pour bébé à l'hôtel de police, alors que c'est obligatoire quand on transporte un petit enfant avec sa mère ou son père. Autre exemple : il n'y a pas d'éthylomètres dans tous les commissariats. Et concernant les tests de drogues, on nous demande de n'en faire que si l'affaire est suffisamment importante et de ne pas en faire plus de trois le cas échéant...


La relation avec l'institution judiciaire et les décisions des juges sont aussi dénoncées par les manifestants.


C'est normal, car on a l'impression que notre travail ne sert à rien. On fait des interpellations dans les règles de l'art, on respecte les procédures et les droits des gardés à vue, et derrière on apprend que le juge a ordonné un classement sans suite ou un simple rappel à la loi, même pour des individus qui se rendent coupables des mêmes faits depuis des années ! Le fossé entre les peines encourues, prévues par le code pénal, et la réalité du terrain est devenu énorme. Si 80% des procédures ne mènent à rien, comment rester motivé par son travail ? Je ne dis pas que la solution serait d'appliquer à la lettre tous les textes pénaux, le coût pour la société de l'enfermement de tous les délinquants serait bien trop important. Mais il est profondément injuste, pour les policiers et surtout pour les victimes, qu'il n'y ait pas de réponse pénale à des actes répétés de délinquance.
Le mouvement part de la base et on entend peu la hiérarchie.
On constate une vraie défiance envers la hiérarchie : de nombreux officiers n'ont plus le temps de venir sur le terrain et les commissaires, qui ont une carrière à mener, n'en parlons pas, ils n'ont aucun intérêt à soutenir leurs subordonnés. Voir des manifestants policiers, avec leur brassard, une écharpe sur le nez et une capuche sur la tête, comme des voyous, pour ne pas être identifiés, c'est une image terrible, révélatrice de la méfiance de la base envers ses chefs. Et quand on voit que deux anciens ministres de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, sont mis en examen, la perte de confiance est totale à tous les niveaux.


Les manifestations risquent-elles de se durcir ?


Je ne vois pas les manifestations s'envenimer : les collègues y vont car ils veulent pouvoir exercer normalement ! En revanche, j'ai peur que, si la réponse politique n'est pas à la hauteur, la démotivation gagne les troupes. Que les policiers viennent faire le minimum du minimum, au risque de rendre leurs enquêtes inexploitables. Et le plus terrible serait que cette démobilisation se transmette des anciens aux jeunes... On en aurait pour des années à s'en remettre. Le policier est comme une éponge qui absorbe tous les dysfonctionnements de la société. Pour compenser, il y a l'ambiance et les conditions de travail. Mais quand celles-ci se détériorent, il ne nous reste plus rien. La perte de moral, c'est la maladie professionnelle de la police.

(*) Le prénom a été modifié.

Benjamin Roure

Lyoncapitale 

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